C'est une question qui revient régulièrement quand on parle du
streaming de jeux vidéos.
Je m'attends à ce que mon entourage, les
médias, et plus généralement le public éloigné des jeux vidéos et
du streaming n'ait pas la même réponse que moi à cette question. Je suis toujours surpris de voir que
même parmi les joueurs, y
compris parmis les streamers et ceux qui encadrent le streaming, la
réponse à cette question ne soit pas si simple. Les remarques du
chat, pourtant connaisseur un minimum des jeux vidéos et du
streaming, sont souvent les mêmes : « ouais mais bon tu joues
quoi, t'es pas à la mine ».
Certains streamers sont un peu
gênés pour défendre ce qu'ils font comme un vrai travail. Ils se
rendent bien compte pourtant de ce que leur activité implique. Ils
sont probablement conscients qu'un certain nombre de leurs viewers
rêveraient d'être à leur place, et qu'
il peut y avoir un fossé
entre ce qu'ils imaginent de leur activité et ce qu'elle est. Entre
le rêve et la réalité. La « fatigue » du streamer est
aussi sujet de blagues ou moqueries, pas seulement sur le chat, mais
dans l'encadrement des streamers, sur le ton « ouais, t'es
fatigué de jouer... ».
Travailler régulièrement en pleine nuit, des WE entiers, faire
des marathons ne choque personne... ben non c'est un jeu! Ils ne
travaillent pas, ils jouent! Et en plus c'est leur passion, beaucoup
d'autres voudraient être à leur place.
Streamer un jeu vidéo c'est quoi ?
Streamer un jeu vidéo c'est diffuser sur une plateforme une de
ses sessions de jeu afin qu'elle soit visionnée par d'autres.
Seulement ça ? Non. Streamer ça peut être aussi commenter les
parties d'autres joueurs, lors de compétitions notamment. Ça peut
être diffuser une session de création en rapport avec un jeu. Il
est possible de diffuser encore bien d'autres choses mais on
s'éloigne du thème des jeux vidéos.
Qui sont les streamers de jeux vidéos ?
Les streamers de jeux vidéos, à la base ce sont des joueurs.
- Soit des joueurs de haut niveau qui ont accompli de grosses
performances en tournoi ou dans les classements du jeu (des joueurs
du top légende sur Hearthstone par exemple).
- Soit des joueurs
moins performants mais qui
s'illustrent par leur relation avec leur public et/ou leur talent
pour raconter leurs parties et les parties des autres.
- Soit des joueurs qui ne sont pas forcément les meilleurs
joueurs, qui ne sont pas forcément les meilleurs animateurs mais qui
lancent leur stream pour les raisons qui vont être évoquées tout
de suite.
Pourquoi streamer des jeux vidéos ?
Pour le contact avec le public qui partage la même passion. Il
est rare que dans votre entourage on vous félicite quand vous passez
pour la première fois légende. En streamant,
vous partagez des
choses avec une communauté qui seront d'emblée comprises et jugées à
leur juste valeur par cette communauté.
Pour des
moments
d'échanges et de discussion sur une passion commune. Si vous avez
des collègues, amis ou membres de votre famille avec lesquels
discuter des nouvelles cartes de l'extension Hearthstone, vous avez
de la chance!
Pour partager ses connaissances sur le jeu, même modestes, et
aider d'autres joueurs à progresser. Il y a derrière une volonté
altruiste d'aider l'autre, mais aussi probablement une recherche de
reconnaissance de son niveau et de cette aide apportée.
Et pour certains pour en faire un métier, ou dans l'
espoir d'en
faire un métier.
Les différentes formes de streaming
Concernant Hearthstone, l'offre de streaming est relativement
variée, mais bien codifiée.
Il y a les
grosse chaînes H24 qui occupent l'antenne en faisant
se relayer plusieurs streamers. Elles ont les plus grosses audiences,
appuyées par des sites. Elles castent les gros tournois. Elles
peuvent fournir aux streamers une aide logistique, travaillent par
contrats, et ont une organisation professionnelle.
Les streamers sont
pour la plupart à temps plein sur le jeu : en streaming, le
classement, les tournois et tous les à côté que je développerai
ensuite.
Il y a les
chaînes semi-amateur, qui ont une organisation qui
tend à se rapprocher des grosses structures mais n'ont pas les mêmes
moyens que les grosses chaînes. Les streamers ont un métier ou des
études et développent cette activité en parallèle.
Il y a les
chaînes de joueurs pro : ils font en général partie
d'une grosse équipe, sont pour la plupart anglo-saxons même si
certains francophones tentent de développer leur activité sur ce
modèle.
Il y a les
chaînes des « stars » qui ne sont pas ou
plus joueurs pro. Ils streament généralement des jeux variés et
s'illustrent par leur personnalité. Ils sont généralement très
présents aussi sur YouTube.
Il y a enfin les
chaînes de joueurs amateurs, de niveaux très différents qui peuvent être des joueurs très performants mais peu connus.
Streamer c'est jouer ?
Non pas forcément. Comme évoqué au-dessus, il est possible de
commenter les parties des joueurs. On n'est plus un joueur mais un
commentateur. Les commentateurs de foot sont payés, pourtant ils
adorent le foot et regarderaient les matchs même sans être payés.
Alors pourquoi eux sont payés et pas les autres qui commentent le
match dans leur canapé? Parce qu'il y a beaucoup d'autres choses
derrière ces tâches.
Le streamer fera bien d'autres choses que jouer pendant une
session de stream :
- il modèrera souvent le chat, aidé ou pas par des
modérateurs
- il encaissera certaines remarques « border-line »
- il répondra aux questions du chat en sélectionnant les plus
pertinentes ou en répondant 20 fois à la même question en
fonction de la personnalité du streamer
- il justifiera ses choix de jeu, parfois aussi ses erreurs ou
sa moindre performance
- il règlera les difficultés techniques qui peuvent se
présenter
- il gèrera la diffusion des publicités sauf si une régie
est en place (ce qui est rare)
- il commentera ses choix de jeu en essayant d'être le plus
pédagogue possible
- il tentera d'apporter sa personnalité au stream pour que les
viewers aient envie de le suivre
- il cherchera à apporter régulièrement des nouveautés pour
entretenir l'intérêt des viewers et rendre le stream divertissant
- il masquera la plupart du temps sa fatigue ou ses états
d'âme « The Show must go on »
- il aura préparé en amont son stream avec les réglages de
nombreux paramètres techniques, les overlays, les decklistes pour
Hearthstone, la musique qui pourra être diffusée... Et un grand
nombre d'autres petits détails qui paraîtront anodins aux viewers
mais qui feront la qualité du stream.
Le jeu n'est qu'un support à la mise en œuvre d'un grand nombre
de compétences.
Si vous voulez vous rendre compte de ce que met en jeu sur le plan
cognitif une séance de streaming, je vous invite à faire un petit
test. Proposez à un ami de faire une partie de cartes tout en
répondant au téléphone aux questions d'un autre ami, même
simples. Et ce pendant 3 heures... minimum. Imaginez-vous le refaire
plusieurs fois par semaine...
Alors vous allez me dire : « Mais Hearthstone c'est bien
plus fun qu'un jeu de cartes classique. ».
Oui Hearthstone
c'est fun quand on y joue peinard dans son canapé. Quand on y joue
quand on a envie d'y jouer.
Le streaming peut être un moment vraiment sympa et malgré ces
contraintes un vrai moment de plaisir. Mais on peut s'éloigner de ce
plaisir. Quand le stream devient régulier, plus encadré, avec une
durée imposée, des horaires imposées... Une communauté qui ne
vous suit pas forcément vous-même, avec la bienveillance qu'on peut
attendre, mais qui suit une chaîne avec des streamers qui ont des
personnalités différentes, une relation au chat différente...
Quelles sont les autres contraintes d'un streamer ?
La majorité des streamers de jeux vidéos doivent avoir un
niveau
de jeu compétitif. Certains joueurs arrivent à se libérer de cette
contrainte parce qu'ils ont une communauté importante derrière eux
et souvent une personnalité qui fédère cette communauté et
l'incite à revenir indépendamment du niveau de jeu.
Pour un joueur qui n'a pas une communauté de fans absolus qui le
suivront au bout du monde quel que soit le jeu auquel il joue, il
faut rester performant.
Un joueur d'une grosse chaîne Hearthstone
peut difficilement ne pas passer légende. Pourtant passage légende
ou pas, d'une saison à l'autre son niveau n'aura pas radicalement
changé, il aura juste consacré moins de temps à farmer le ladder.
Prendre le temps de monter légende devient un impératif. Passer
légende prendra pour un joueur Hearthstone entre 20 et 30 heures
environ qui s'ajouteront au temps de stream.
L'aura et l'audience des streamers montent fortement après
un succès en tournoi. Compte tenu du hasard qui reste présent dans
le jeu, il faudra en faire bon nombre pour pouvoir en remporter un.
Cela signifie s'y entraîner, se déplacer...
Pour renouveler le show, il faut proposer régulièrement des
nouveaux decks. Il faut bien connaître le jeu et ses évolutions les
plus récentes. Ceci implique de
suivre aussi les autres gros
streamers, et les decks qui font l'actualité sur les différents
sites.
Le streamer devra aussi
entretenir le lien avec sa communauté notamment via les principaux réseaux sociaux.
Gagner sa vie avec le streaming ?
Rares sont ceux qui décrochent un CDI ou même un CDD en faisant
du streaming. Beaucoup de streamers sont amenés à opter pour le
statut d'auto-entrepreneur ou à créer leur propre société.
La publicité et les abonnements peuvent apporter une rémunération
à certains streamers. A condition d'être un streamer régulier et
d'avoir une certaine audience. Cependant
les revenus de la publicité
baissent en particulier pour les jeux-vidéos. Il est probable que
certaines pubs twitch qui envahissaient les sessions de stream et
qui pour certaines étaient très bien conçues pour être très
difficiles à passer n'y sont pas pour rien... Il y a les donations,
qui sont aléatoires.
A tout ça il faut retirer les prélèvements
légaux... Mais aussi rajouter tous les investissement matériels : PC performant pour le streaming et le montage vidéo, jeux (licences, cartes Hearthstone...)
, matériel pour le fond vert, micro et cam de qualité, connexion fibre...
Il peut y avoir les revenus complémentaires de tournois.
Pour
vraiment gagner sa vie il faut être invité sur des tournois majeurs
avec des cash-prises importants, ou en faire beaucoup. Le hasard
reste présent sur Hearthstone. Le meilleur joueur du monde ne
s'illustrera pas à chaque tournoi, même si son niveau de jeu reste
le même. Tout comme un joueur de poker, le plus talentueux du monde
ne remportera pas chaque tournoi qu'il fera, loin de là. C'est une
différence avec un sportif de haut niveau qui pourra, s'il est le
meilleur de sa catégorie, remporter un grand nombre de compétitions
sur une même année.
La plupart des streamers se lancent dans l'aventure YouTube.
Certains parce qu'ils y ont commencé ou parce qu'ils aiment ça.
D'autres parce que c'est un
complément de revenu indispensable pour
pouvoir vivre de leur activité.
Rejoindre une grosse structure ?
Rejoindre certaines structures devient synonyme de passer « pro ».
Mais professionnel esport ou professionnel du streaming ? Les deux ?
Rejoindre une structure importante, une chaîne, c'est aussi
gagner fortement en visibilité, se faire un nom rapidement. Il faut
souvent avoir un nom pour rejoindre les plus grosses chaînes, pas
toujours cependant. Même pour les joueurs les plus connus, le gain
en visibilité reste important.
Rejoindre une chaîne c'est aussi diluer sa communauté dans une
autre bien plus grande, et perdre en possibilités d'interaction.
Les viewers ne sont pas forcément là parce qu'ils aiment ce que
vous faites, mais parce qu'ils regardent LEUR chaîne, sur laquelle
vous êtes. Ils sauront faire sentir au streamer si il correspond ou
pas à ce qu'ils veulent voir. La discussion et les échanges avec un
petit groupe de potes bienveillants se transforme en la gestion d'un
public. Ce qu'il est possible de faire avec 50 viewers ne l'est plus
avec 1000.
Le temps nécessaire au streaming et à tout ce qui tourne autour
devient incompatible avec une autre profession ou la poursuite
d'études dans des conditions correctes.
La question qui se pose alors est si la rémunération tirée de
cette activité est suffisante pour vivre au quotidien ? Et si elle
l'est, pour combien de temps ? Nul ne sait combien de temps un jeu
comme Hearthstone connaîtra de telles audiences sur twitch. Le
streamer d'aujourd'hui pourra aussi être remplacé par un autre
demain, plus performant en tournoi, qui apportera sa communauté,
plus plaisant à regarder. Certains s'orienteront peut-être vers
l'organisation de tournois, la gestion d'équipes esport, mais
combien ?
Le revenu horaire des streamers est vraiment faible. On pourrait
lier ça au « Tu as déjà la chance de vivre un peu de ta
passion, et en plus tu joues! Plein d'autres aimeraient être à
ta place ». Je pense que cette rémunération est plutôt en
rapport avec ce que génère l'esport, ce que génère la
publicité... C'est une économie très différente d'un jeu à
l'autre et qui connaît de grandes évolutions chaque année.
Adblock
s'est très rapidement développé touchant le streaming twitch et
l'économie de la diffusion du contenu sur les jeux vidéos (sites,
blogs, Youtube...). Ce que peuvent gagner les joueurs les plus connus
au niveau mondial comme Kolento pour Hearthstone ou encore Forsen est
sans commune mesure avec la rémunération de nos streamers
francophones.
C'est une aventure dans laquelle se lancent les streamers. Il ne
faut pas mettre de côté la possibilité que l'esport et le
streaming ne créent des destins proches de ceux des sportifs :
beaucoup d'appelés et peu d'élus.
Cependant l'esport se développe, se structure, gagne en
visibilité et l'argent commence à arriver.
Dans les prochaines
années il sera peut-être possible de vivre mieux, de façon plus
sécurisée et plus pérenne de ce travail.
Pourquoi être rémunéré pour une passion ?
Les sportifs ont une rémunération. C'est pourtant leur passion.
Beaucoup de jeunes basketteurs rêvent de rejoindre la NBA. Les
joueurs de NBA sont payés, et cher, pour jouer ! C'est fou non ?
Oui, sauf si on considère qu'ils s'entraînent 4 à 6 heures par
jour, qu'ils se sont entraînés tout autant depuis 10 ans, qu'ils
passent leur temps dans des avions et des hôtels loin de chez eux,
que leur carrière aura du mal à se poursuivre après 30 ans et qu'à
tout moment une blessure peut y mettre un terme définitif. Est-ce
que les joueurs accepteraient ces conditions si ils gagnaient la
moitié d'un SMIC ? Un temps peut-être, le temps du rêve, jusqu'à
voir la réalité. Ils chercheraient alors à continuer leur passion,
tout en préparant à côté leur avenir et leur reconversion.
La passion est indispensable mais quand l'aventure du streaming
devient autre-chose qu'un hobby, elle devient un travail et sa
rémunération ainsi que les conditions dans lequel ce travail est
exercé doivent se structurer.
Le mot de la fin
Le streaming est un travail. Un travail indépendant pour la
plupart, mais un travail qui a tout du travail salarié pour les
grosses structures... sauf le statut et le contrat, à quelques
exceptions près.